Depuis l'âge de vingt ans, le désir profond de Philippe I. était de créer un lieu de vie pour permettre à son esprit de s'évader dans un environnement du passé. Sa collection a débuté par du mobilier et des objets d'art populaire utilisés dans toutes les cuisines anciennes. Puis, Philippe et sa femme ont rassemblé des pièces d'art de la table et d'art décoratif du XVIIIe ou du début du XIXe siècles, afin de dresser leur table les soirs de dîner au grand couvert(1).
Le souhait des I. était d'y transporter aussi leurs convives, et en particulier, de troubler leurs sens, de les plonger dans un sentiment d'irréalité. Il s'agissait d'une démarche bien plus importante qu'une simple reconstitution, il s'agissait de faire vivre la collection en lui donnant toute l'ampleur de son usage original. Les tables devaient donc être dressées dans un environnement qui leur feraient écho, en harmonie. Ce fut la naissance de l'appartement.
Naissance d'un appartement :
Ou plutôt, devrait-on dire, des appartements ; car il y en a eu plusieurs. Mais Philippe I. n'accédait jamais à ce sentiment d'équilibre et d'authenticité qu'il rêvait, il lui semblait toujours qu'il manquait une « ambiance ».
Le choix du lieu nous parut essentiel. Il se fit dans un immeuble ancien, antérieur au XIXe siècle, afin de ne pas créer de rupture trop brutale entre une atmosphère extérieure contemporaine et l'atmosphère intérieure. Plusieurs contraintes s'imposèrent alors à l'architecte Michel Pinet, liées au volume et aux structures ainsi qu'au budget disponible.
Philippe avait par ailleurs défini un programme qui se résumait au fait qu'il avait surtout besoin d'une grande pièce pour organiser ses dîners ainsi que d'une cuisine constituée comme au 18e siècle(2). Il a tout d'abord réalisé que, pour que les pièces visibles soient authentiques, il fallait que les pièces domestiques(3), celles qui ne se voient pas, le soient aussi. D'où l'importance, dans l'appartement, de cette cuisine, plus qu'un simple lieu de préparation du repas, aussi un lieu de passage et de rencontre.
Nous avons donc choisi de créer le décor d'un appartement de l'extrême fin du 18e siècle, voire du début du 19e siècle, en imaginant l'histoire d'un aristocrate ruiné pendant la Révolution qui se serait installé à Paris, rapportant des meubles familiaux d'époques différentes. Cette période nous permettait d'installer une cuisine à l'intérieur de l'appartement(4).
Ce postulat de départ est peu à peu devenu plus prégnant et nous nous sommes plongés dans cette histoire. Cette trame nous a guidés dans notre travail de conception : elle nous a permis de créer, dans la cuisine, une cheminée à foyer surélevé qui n'aurait pas existé avant la fin du 18e siècle ou d'utiliser une mouluration de menuiserie simplifiée qui caractérisait le goût du temps, qui était alors à l'économie. Ceci se justifiait d'autant plus que l'appartement occupait les combles.
Le logis devait, par ailleurs, donner l'impression d'avoir été conçu par le propriétaire lui-même, ce qui permettait de placer des meubles plus hétéroclites ; il ne suivrait donc pas la mode précise d'une époque donnée, comme cela se serait fait sous l'intervention d'un professionnel, et de ce fait, il dégage à présent une sorte d'intemporalité, comme un appartement de particulier, tel qu'on l'aurait compris au début du XIXe siècle.
Nous avons aussi choisi de nous situer dans une période où dominait encore l'esprit de bienséance(5), en tout cas chez un honnête homme(6), d'où la simplicité du décor, liée aussi à des hauteurs sous plafonds assez basses : sols en pavés de terre cuite, comme on les trouvaient dans les combles, ainsi que le papier-peint, qui permettait un joli décor à moindre coût et que nous avons utilisé dès que l'espace s'y prêtait.
Dans le même esprit de simplicité élégante, et compte tenu des volumes existants que nous ne pouvions pas modifier, nous avons utilisé le plus grand volume de l'appartement, seulement précédé d'une petite entrée, pour réaliser une grande salle, qui articule l'appartement et serve aussi bien de lieu de vie, de réception et de circulation, nous inspirant de la lettre de madame de Sévigné décrivant le château de Grignan(7) après les travaux d'aménagements dans lesquels une entrée et un vestibule avaient été ajoutés : Le vestibule est beau et l'on peut y manger fort à son aise.
C'est donc dans cette pièce aussi que l'on dresse la table ; en effet, la mode des salles à manger était loin d'être habituelle dans toutes les maisons, en particulier les appartements dits « bourgeois », et la pièce de réception unique s'est toujours pratiquée dans les maisons sans fortune.
Le décor de la table de réception devait venir en complément de cet environnement et s'accorder avec lui.
La collection dans l'appartement :
Le goût des I. pour l'art de la table s'est tout naturellement inscrit dans ce programme. Cette harmonie, comme en écho, avec la pièce, devait se retrouver dans tous les éléments de l'art de la table quelqu'en soient les usages et les matériaux : céramique, verrerie, argenterie et linge.
Le complément indispensable était l'éclairage : pour recréer l'atmosphère tamisée des éclairages à la bougie et à l'huile de l'époque, l'électricité est seulement venue en appoint. N'éclairant pas plus que les lampes d'origine, elle nécessite l'allumage des flambeaux de table pour permettre aux invités de découvrir la vaisselle et les nappes, dans un environnement lumineux qui caresse légèrement les objets, effleure les convives et noie la pièce dans une lueur homogène.
Les objets anciens, sortis de leur contexte ou accumulés sans raison, ne reflètent pas le même esprit que lorsqu'ils sont utilisés à bon escient ; tout le génie de Philippe et de sa femme réside dans la pertinence du choix et de la présence des objets sur la table, ainsi que dans l'authenticité générale qui va jusqu'au détail des mets, des boissons et de leurs contenants, du plat de service aux bouteilles de vin dans lesquelles l'hôte reverse ses breuvages.
Le couvert(8), sensé venir d'un environnement plus luxueux (celui du château d'origine du propriétaire imaginé) est légèrement moins simple que le décor pour donner l'idée d'un grand service qui était en usage lorsque l'on recevait des gens de condition(9). C'est aussi l'une des raisons de l'évidence qui apparaît lorsqu'on est reçu dans la maison I. : rien n'y semble calculé, tout paraît avoir été placé là naturellement, au fil des aléas de la vie, dans un environnement à peine modifié par les siècles mais toujours entretenu, sans l'aspect poussiéreux d'un lieu abandonné, sans le bon goût codifié d'un musée. Et c'est réellement ce qu'il en est.
Ce qu'on ressent dans l'appartement, ce raffinement, cette sensation d'aboutissement, nécessitent plus que de la culture, surtout de la sensibilité. La démarche entière qui a animé Michel Pinet est basée sur la propre sensibilité des maîtres de maison et sur un cheminement qui s'est constitué en même temps que l'appartement et la collection. Chaque élément de la table, faisant écho au décor général, est mis en place avec raison, les hôtes étant en communion dans leur manière d'être et de recevoir avec leur cadre. Ici tout est invention et non reconstitution, tout résulte d'une compréhension intime de l'espace de vie choisi.
Le pari est réussi, les privilégiés qui entrent dans ces lieux se sentent aussitôt appartenir à un monde ancien.
Notes :
(1) Le grand couvert : ici ne s'entend pas au sens historique du mot, qui désigne alors les repas publics des souverains, mais au sens de repas d'apparat.
(2) La cuisine du XVIIIe siècle, comme celle des I., ne comporte aucun élément de cuisson contemporain : pas de four ni de plaque de cuisson, elle ne comprend, bien entendu, pas de mobilier « aménagé ». Elle s'articule autour de son centre vital, la cheminée.
(3) Les pièces domestiques : sont les pièces où œuvraient les domestiques, pièces de confort courant ou pièces utilitaires (cuisine, office, pièces d'usage).
(4) Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle dans bon nombre d'immeubles de rapport, et parfois même au siècle suivant dans les maisons plus populaires, une unique cuisine commune à tous les habitants (quand elle existait) était installée au rez-de-chaussée ou dans l'entresol.
(5) L'esprit de bienséance : correspondait à ce que l'on a appelé aussi l'esprit français, c'est-à-dire, la recherche d'harmonie entre les volumes et les destinations des pièces ainsi que le respect de la hiérarchie des genres, distinguée entre genres nobles et genres communs. Ces codes du bon goût, nés au XVIIe siècle avec le classicisme, ont perduré pendant tout le siècle suivant tout en s'abâtardissant petit-à-petit, jusqu'à perdre leur signification intrinsèque au XIXe siècle.
(6) L'honnête homme : tel qu'il se définit au XVIIe siècle, possède une bonne culture générale mais sans pédanterie, ses qualités sociales le rendent agréable. Homme du monde, il se doit de se montrer humble et courtois mais aussi de pouvoir s'adapter à son entourage. Il refuse tout excès et sait dominer ses émotions. Il sait, avant toutes choses, tenir sa place en société. Cet esprit d'équilibre et de pondération est devenu depuis une marque de l'esprit français aux yeux des étrangers. La Révolution est issue de cette idée de l'homme de bien et homme de mérite.
(7) Lettre à monsieur de Coulanges, le 9 septembre 1694
(8) Le mot couvert, désigne ici et en son sens original au singulier, l'ensemble des éléments de table de chaque convive, tant les fourchettes, cuillers et couteaux que les verres, assiettes et autres éléments mis à la disposition des hôtes.
(9) Ce terme désignait sous l'Ancien Régime, lorsqu'il n'était suivi d'aucun adjectif qualificatif, la noblesse. Dès le milieu du XVIIIe siècle, il était appliqué à la haute bourgeoisie. Après la Révolution, il prit une consonance péjorative et tomba peu à peu en désuétude.











